L’étranger en face / The Stranger Across

French

de ce qui rayonne
lumière sur les feuilles
le vert
s’argente
et vibre au vent

éclats qui
dansent
en plein soleil

l’ombre assombrit
la terre qui,
pas après pas, se lève

bouquets de poussière
s’alliant au brillant
des feuilles

pellicule sur quoi s’imprime
le passage des fourmis

(les aïeux en faisaient une bouillie)

La vue qui ressort de la mémoire
est bue
par les vestiges de la retraite
qui avait accueilli le soufi
sur le sol d’Andalousie

avait-il cueilli une branche
à midi quand les fleurs ont été battues
par la pluie qui fixe la poudre
et filtre l’air ?

la forêt se recueille
transparente
au creux de la main moite

je n’attendrai pas par canicule
le retour de la brume –
pour jouir de ses aires de fraîcheur

là-bas au voisinage du chêne
et des glands dont se paît
la bête aux pattes noires

plus bas sur l’autre rive
la steppe cède
au tapis d’alfa et d’armoise

y humer la fleur
d’un seul jour
née de l’ondée soudaine
qui lave les jujubes

sur l’argile qui craquelle
il m’est arrivé de planter la tente

et de tremper au petit matin
mon pain dans le suc
qui a coulé d’entre les pierres

pour tacher de si près la toile

au front de l’odeur âpre
émanant des meules
se répandant dans les airs

le long d’un chemin qui cahote
vers la haine
cendre chaude enterrée sous le sable

ne vous ai-je pas dit
que ces arbres dansent en attendant
la saison

où mon fantôme
se découvre à la poursuite du jus
qui s’extrait des fruits ?

la chair
autour du noyau gicle

faut-il les cueillir
tant qu’ils restent verts
ou attendre qu’ils s’adaptent au noir ?

j’en aurais fait une encre violette
pour transcrire ces mots
sur le blanc de la serviette

dès que la joue en reçoit l’embrun

noyau pressé transmue
le fluide en liqueur d’or

avant de frôler les parois
de la gorge qui reçoit
une aura de noisette

la peau aussi s’en enduit
et le pied oint perd l’allée du roc

celle même qui piège
le tronc chargé d’ans

le flux relâche le tissu
des talons
portant la stature du héros

coureur ou lanceur de paix

il faudra le couronner d’un rameau
qui célèbre du vert son lot d’argent

j’ai encore peu dit de ces corps
noués démultipliés verrues
enchaînées aux sillons

fendus troués traversés par le vide

là se creuse la niche de prière

maison de l’orant qui s’éprend
d’archives millénaires
traçant les années fastes
et les irruptions de soif

au voisinage des raquettes d’épines
qui délivrent le Sabra de sa colère

il arrache l’olivier

très présent sur l’esplanade
où s’égrène la souvenance
qui mêle le sacré au saint

il l’exhibe renversé
la tignasse des racines
enveloppée de terre
entre la coupole d’or

et le mont qui au pluriel
en exalte le nom

au galop du cheval ailé

comme frondaison d’argile
lente à se mouvoir avec le souffle

il est temps de changer d’abri

s’éloigner des coteaux de Galilée
et suivre les files qui coupent
les champs de Calabre

à moins de cingler marin
attiré par les crânes qui scintillent
sur l’île où croissent

les fleurs de l’oubli

et donner à l’arbre le sens du voyage

dans la blancheur j’en touche
le masque migrant

vers la brume de Paris

en un jardin qui par temps de givre
rêve de paix

déplacé des franges du désert
au pays où le béton est maître

encore faut-il dessiner des rigoles
qui – où ça manque –
orientent l’eau goutte à goutte

sur une terre en quête de salut

la voix verte le rappelle
quitte à avaler toutes les directions
à affoler la rose des vents

à désorienter les boussoles

tel l’aimant le fer
le bec de la lampe
retient la flamme

pour donner
lumière à la lumière

ni d’Occident ni d’Orient

les amants mettent à nu
l’entaille de leurs greffes

ils montent à cru des souches
glissant à la manière de serpents
enroulés autour de la jarre
qui de vin bouillonne

l’automne les oiseaux crépitent

autour des fruits mûrs

attrapés par le filet jeté
sur les branches

savourer en leur chair
l’olive qui l’a nourrie

chair qu’imprègne la graisse
nuées qui chuintent

fruit du fruit sur le fruit même

ça se déguste au soir
lorsque l’eau passe par le réseau
où s’entend l’heure

elle s’écoule
au grincement de la clepsydre

noria taillée dans le bois

qui provient de l’arbre mort
où loge l’oiseau d’octobre
friand de l’huile qui le dore

et dont le lustre se projette

sur la face de l’étranger messie
tel qu’en lui le droit abolit
tout devoir

Jérusalem, le 19 novembre 2008

English Translation

from what shines
light on leaves
the green
turns silver
and quivers in the wind

gleams that
dance
in full sunlight

shadow darkens
the earth that,
step after step, rises up

bouquets of dust
joining the gloss
of leaves

pellicle on which gets stamped
the passage of ants

(ancestors made porridge from them)

The view that springs from memory
is swallowed
by the vestiges of the retreat
that had welcomed the Sufi
onto the soil of Andalusia

had he plucked a branch
at noon when the flowers were battered
by the rain that settles powder
and filters the air?

the forest reflects
transparent
in the hollow of the damp hand

I will not wait in the scorching heat
for the return of the mist —
to enjoy its cool stretches

over there near the oak
and the acorns on which the animal
with the black hooves grazes

lower down on the other shore
the grassland gives way
to the carpet of esparto and sagebrush

inhale there the flower
of a single day
born from the sudden shower
that washes the jujube trees

on the heat-cracked clay
where I came to pitch my tent

and in the early morning soak
my bread in the sap
that flowed between the stones

to stain the canvas so close

in front of the bitter smell
coming from the hayricks
and spreading through the air

down a path that jolts along
towards hatred
hot ash buried beneath the sand

haven’t I told you
that these trees dance as they wait
for the season

where my ghost
finds itself pursuing the juice
squeezed from the fruit?

the flesh
around the pit squirts

should we pluck them
while still green
or wait for them to shift to black?

I would have made a violet ink from them
to transcribe these words
on the white of the napkin

as soon as the cheek receives their spray

the stone crushed transmutes
the fluid to golden liquor

before it skims the walls
of the throat that takes in
an aura of hazelnut

the skin also is smeared with it
and the foot anointed loses the rock path

the same one that traps
treetrunk weighed down with years

the flow releases the cloth
from the heels
bearing the stature of the hero

runner or launcher of peace

he should be crowned with a branch
that celebrates with green his share of silver

I still have said little about those bodies
bound in their furrows
knotted reinforced warty

split drilled pierced by the void

the prayer niche is hollowed out there

house of the prayerful who falls in love with
age-old archives
tracing the good years
and the outbreaks of drought

near the prickly pears
that relax the Sabra from his anger

he digs up the olive tree

very present on the esplanade
where the recollection is scattered
that mingles the sacred with the holy

he shows it upside down
the mop of its roots
wrapped with earth
inside the gold dome

and the mountain that in the plural
exalts his name

in the gallop of the winged horse

like a flaking of clay
slow to move with breath

it is time to change shelter

to move away from the hillsides of Galilee
and follow the rows that cut
the fields of Calabria

or else make for the sea
lured by the skulls that sparkle
on the island where grow

the flowers of oblivion

and give the tree the meaning of the journey

in the whiteness I touch its
mask migrating

towards the fogs of Paris

in a garden that in times of frost
dreams of peace

shifted from the fringes of the desert
to the country where cement is king

still we must plot out the channels
that — where there is a lack —
will guide water drop by drop

over an earth in search of salvation

the green voice recalls him
even if it means swallowing all directions
confusing the compass rose

disorienting the compasses

as a magnet does to iron
the beak of the lamp
holds the flame

to give
light to light

neither Western nor Eastern

the lovers strip bare
the gashes of their grafts

they uncover the roots
gliding like snakes
coiled around the jar
that bubbles with wine

in fall the birds chatter

around the ripe fruit

trapped by the net thrown
over the branches

taste in their flesh
the olive that fed it

flesh impregnated by fat
clouds that hiss

fruit of the fruit on the fruit itself

it is eaten in the evening
when water streams through the tracery
where the clock chimes

it flows
in the squeak of the clepsydra

noria cut in the woods

that comes from the dead tree
where the October bird lives
fond of the oil that gilds it

whose glow is projected

on the face of the foreign messiah
so that in him the law abolishes
every commandment

Jerusalem, November 19, 2008

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