Écrire pour un théâtre de papier — Chantal Dupuy-Dunier / Writing for a Theatre of Paper — French Poet Chantal Dupuy-Dunier

French

Vous considérez-vous « féministe » ?

La maison de Cronce sous la neige
(avec l’aimable autorisation de l’auteur)

Féministe ? Davantage « humaniste ». Je ne suis pas féministe comme certaines extrémistes parties en guerre contre les hommes à une époque où il était nécessaire chez nous de faire valoir nos droits. Mais je me sens féministe aux côtés des femmes de nombreux pays où des conditions de vie inadmissibles leur sont imposées, je me sens sœur de leurs luttes indispensables, vitales. L’idéal serait de pouvoir ne pas être féministes contre les hommes mais simplement pour les femmes, d’arriver à une réelle égalité de droits, qu’il n’y ait aucune discrimination… Il n’est pas interdit de rêver…

Votre écriture est-elle « féminine » ?

Sans hésiter, je ne peux avoir qu’une écriture féminine puisque j’écris avec tout mon corps, ma voix, mon sexe. Comment pourrais-je ne pas avoir une écriture de femme puisque j’écris avec mon sexe de femme ?

Beaucoup de vos poèmes ont une sensibilité photographique ou picturale ; avez-vous une formation dans les arts visuels ou plastiques ?

Cette question m’intéresse beaucoup, mais ma réponse va vous décevoir. Je prends des photos sans aucune compétence particulière et je dessine moins bien que la moyenne des gens. Je n’ai aucune formation dans les arts visuels ou plastiques. C’est mon œil qui fonctionne comme appareil photographique. J’ai un sens aiguisé de l’observation, j’engrange des images et en crée de nouvelles. Ces images peuvent aussi être auditives.

Comme l’art visuel, vos poèmes décrivent souvent l’éphémère de façon explicite alors que leur nature (dans une œuvre écrite) fait une marque quasi-permanente sur le temps. Cela a-t-il été un thème permanent dans votre vie ?

Vous êtes gentille de dire que mes poèmes « font une marque semi-permanente sur le temps ». Au départ, c’est là le rêve, l’ambition de tout créateur, écrivain, artiste. Comme je l’ai déjà exprimé, je ne me leurre pas.

« Utopie » signifie « Aucun lieu », selon moi pas au sens où ce lieu n’existerait pas. « Aucun lieu » est son nom, ce qui, paradoxalement, lui évite une désignation restrictive, lui confère l’espace le plus étendu qui soit, celui du mystère.

Cette angoisse à tenter de retenir le temps qui passe fait bien sûr partie de ma vie comme elle fait sans doute partie, plus ou moins, de la vie de tous les humains. J’ai une conscience très aiguë de la relativité du temps, de nos vies, de nos œuvres, de leur caractère éphémère.

Cette conscience m’est venue à l’âge de cinq ans lorsque mon premier chat est mort. Ce chat noir, au tempérament indépendant, s’appelait Bayard. Il était sans peur mais pas sans reproches. À l’époque, j’avais la chance d’habiter au milieu du vaste parc d’un château (dans les anciennes écuries). Le châtelain, patron de l’usine où travaillait mon père, possédait une volière. Bayard s’est introduit dans cette volière, a tué des colombes. Le garde du château l’a abattu d’un coup de fusil. Ce fut ma première rencontre avec la mort, de plus sous une forme violente, ma première découverte, brutale, de l’éphémère.

Dans le poème « 11 juin », vous parlez de l’utopie. Dans la mesure où elle s’applique à l’humanité ou à la poésie, pensez-vous que l’utopie soit un idéal impossible, mais nécessaire, ou est-ce quelque chose qui pourrait être réalisé dans une vie, ou, du moins, dans un poème ?

Dans ce poème du « 11 juin », je m’adresse à l’homme aimé, mon mari, écrivain, qui a écrit, entre autres ouvrages, un livre sur l’utopie. Ce mot revient souvent dans nos conversations. Mon mari voit l’utopie comme une illusion, mais aussi comme un aiguillon nécessaire à la vie, ce qui, dans votre question, correspond à la première proposition. Pour moi, l’utopie serait réalisable dans le poème, vous le suggérez avec une grande perspicacité et parce que c’est sans doute votre intuition de poétesse. Le poème lui-même est Utopie, cette île idéale (la figure de l’île est déjà fascinante en soi).

Thomas More, l’auteur de L’Utopie et créateur de ce mot écrivait : « En Utopie… où tout appartient à tous, personne ne peut manquer de rien. » On peut rêver qu’il ne s’agisse pas que des biens matériels, que chaque être humain puisse accéder au territoire du poème, que personne ne manque de poésie…

« Utopie » signifie « Aucun lieu », selon moi pas au sens où ce lieu n’existerait pas. « Aucun lieu » est son nom, ce qui, paradoxalement, lui évite une désignation restrictive, lui confère l’espace le plus étendu qui soit, celui du mystère. Dans « La Marche du milieu », j’avais déjà écrit ces vers : « Là où aller / S’appelle : / Aucun Lieu… »

Espérons que les poètes ne finiront pas aussi tristement que Thomas More, poète lui-même, qui fut décapité pour s’être opposé à Henry VIII, lequel avait la tolérance faible et la hache facile, et que le concept d’utopie continuera à être au moins un moteur pour l’humanité.

English Translation

Do you consider yourself a feminist?

House in the Snow, Cronce
PHOTO COURTESY OF THE AUTHOR

Feminist? More likely “humanist.” I’m not like some feminist extremists who went to war against men at a time when it was necessary for us to claim our rights. But I feel feminist alongside women in many countries where unacceptable living conditions are imposed on them; I feel I’m their sister in their indispensable and vital struggles. The ideal situation would be that we wouldn’t be feminists against men but simply for women, to achieve full legal equality, so that there would be no discrimination at all… It is not forbidden to dream…

Would you say your writing is “feminine”?

Without hesitation, my writing could not be anything but feminine, because I write with my body, my voice, my sex. How could I not write with a woman’s hand when I write with a woman’s sex?

Many of your poems have a photographic or painterly sensibility; do you have a background in visual or other arts?

This question certainly interests me, but my answer will disappoint you. I take pictures without any special skill, and I draw worse than the average person. I have no training in the visual or sculptural arts. It’s my eye that works like a camera. I have a keen sense of observation; I gather images and create new ones. These images can also be auditory.

Like visual art, your poems are often explicitly about what is ephemeral while by their nature making a semi-permanent mark on time. Has this been a perpetual theme in your life?

You are kind to say that my poems “make a semi-permanent mark on time.” Initially, this is the dream, the ambition of every creator, writer, artist. As I already mentioned, I have no illusions about this idea.

‘Utopia’ means ‘no place,’ but not, in my opinion, in the sense that this place would not exist. ‘No place’ is its name, which, paradoxically, avoids a restrictive designation and confers on it the largest possible space, that of mystery.

This anguish of trying to keep time from passing is of course part of my life as it is no doubt part, more or less, of the life of all humans. I have a very acute awareness of the relativity of time, our lives, and our works, and of their ephemeral nature.

This awareness came to me at the age of five when my first cat died. This black cat, who had an independent temperament, was called Bayard. He was fearless but not without blame. At the time, I was lucky to live in the midst of a vast park of a castle (in the former stables). The lord of the castle, who was the boss of the factory where my father worked, had an aviary. Bayard managed to get into the aviary, where he killed some doves. The castle guard shot and killed him. This was my first encounter with death, especially in its violent form — my first brutal discovery of the ephemeral.

In the poem, “June 11,” you speak of utopia. To the extent that it applies to humanity and poetry, do you think utopia is an impossible but necessary ideal, or is it something that could be realized in a lifetime, or at least in a poem?

In this poem for June 11, I address the man I love, my husband, a writer, who wrote, among other works, a book about utopia. This word comes up often in our conversations. My husband sees utopia as an illusion, but also as a necessary spur to life, which corresponds with the first proposal in your question. For me, utopia is achievable in a poem, as you suggest with a great insight that probably comes from your intuition as a poet. The poem itself is Utopia, the ideal island (the image of the island is already fascinating in itself).

Thomas More, author of Utopia and creator of the word, wrote: “In Utopia… where everything belongs to everyone, nobody lacks anything.” One can dream that this does not only refer to property, that every human being can have access to the territory of a poem, that no one has to do without poetry…

“Utopia” means “no place,” but not, in my opinion, in the sense that this place would not exist. “No place” is its name, which, paradoxically, avoids a restrictive designation and confers on it the largest possible space, that of mystery. In “La Marche du milieu,” I have already written these words: “Where to go / Is called: / No Place …”

Let’s hope our poets will not end as sadly as Thomas More, a poet himself, who was beheaded for opposing Henry VIII, who had a low tolerance and an easy axe, and that the concept of utopia continues to be at least one of humanity’s driving forces.

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