Courir de ville en ville et de pays en pays : Vénus Khoury-Ghata,
écrivain français
/ Running from City to City, Country to Country: French Writer Vénus Khoury-Ghata

French

J’aime beaucoup la série magnifique de poèmes sans titres qui sont recueillis dans la section « Mots », dans la séquence d’ouverture de votre livre, Elle dit :

Elles marchent depuis le début de l’alphabet à la recherche de la lettre UNE qu’on soulève telle dalle de pierre pour retrouver les ossements de la langue première celle grommelée des lèvres devenues friables à force de frotter leur voix sur le silex

PAR

Elle dit
PAR Vénus Khoury-Ghata
(Balland, 1999)

Vous imaginez cette alternative organique et féminine à l’énonciation paternaliste et auto-générative : « Au commencement était le Verbe… et le Verbe était Dieu. » Le problème de cette énonciation c’est son caractère auto-génératif. Vous, au contraire, dans votre poésie, vous présentez la langue comme ne se générant pas elle-même mais comme dérivant de et existant dans la nature. Pourriez-vous commenter ce qui a inspiré cette suite particulière de poèmes et expliquer comment cette suite récurrente est née ?

J’aime votre référence aux « Mots » dans mon recueil, Elle dit. Ces poèmes sont nés de mes de mes longues discussions avec le peintre surréaliste chilien Matta. « D’où viennent les mots ? » — notre grand souci pendant des mois. Les sons qui s’étaient retrouvés par intuition après la formation de la Terre ont-ils créé les mots? Les consonnes avaient une peau rêche, les voyelles étaient lisses. Il fallait être fou pour imaginer tout ce que j’ai retranscrit de nos élucubrations.

Les morts cohabitent avec les vivants partout dans votre œuvre. Un des morceaux que j’ai choisi qui exprime cet aspect de votre travail est dans Elle dit :

Elle n’ouvre qu’aux vents qui libèrent dans les morts épinglés sur son
miroir pour les enterrer plus haut dans un trou de l’air

La falaise dit-elle s’émiette comme un pain pauvre et ce ne sont pas
les chênes taciturnes qui sauveront la réputation du paysage

Elle dit aussi qu’il suffit d’attendre la cinquième saison pour que ses
morts lui reviennent larmes doucereuses sur les joues du pommier

Ils chevaucheront le brouillard
chevaucheront les chiens
souilleront le palier
pour exprimer leur désapprobation

Ce réalisme magique rappelle les écrivains d’Amérique latine, comme Jorge Borges et Gabriel Garcia Marquez, comme certains l’ont remarqué. Où votre réalisme magique trouve-t-il ses racines? Y avait-il une tradition similaire dans la littérature arabe ou dans la culture dans laquelle vous avez été élevée ?

Je suis une lectrice passionnée des écrivains de l’Amérique latine. Je suis aussi née dans un village du Liban nord qui vénère ses morts. La mort considérée comme une consécration. Des maisons ordinaires, mais un cimetière en pierre dure, presque des mausolées. La mort de mon jeune mari a approfondi mes sensations. J’ai creusé plus loin lors de la dépression qui a suivi cette perte et imaginé que les morts poursuivent leur vie sous terre, qu’ils se nourrissent de l’odeur de notre pain, boivent les vapeurs des sources et des rivières, vivent sur nos bruits. Une couche de terre nous sépare. Nous marchons sure leur silence le jour, ils nous piétinent la nuit quand ils s’insèrent dans nos rêves.

Non seulement les gens interagissent avec les morts dans votre poésie, mais ils interagissent aussi avec leur environnement naturel, et plus particulièrement les arbres, dans un paysage riche et anthropomorphique qui imprègne votre poésie. Un exemple évocateur de cela est dans Où vont les arbres ? :

La terre à l’époque cumulait les terres
On enterrait à tour de bras les océans
Le soleil devenait précaire
La nuit arrivait à tout moment
La mère nous confiait à l’obscurité qui efface les fautes d’orthographe et les cahiers
La mère nous effaçait avant de rejoindre l’orme qui l’attendait nu dans son écorce
l’aimait à genoux
sueur verte et résine maculant son corsage en dentelle

la mère trayait l’arbre à la barbe de la forêt

ou

Elle allait aux étreintes comme on va à l’herbe
accrochait au passage un orme blanc
un platane aux bras raccourcis
faisait des petits avec toute ombre qu’elle croisait
nos frères en désarroi les oiseaux ramenés dans ses cheveux
la mère une saisonnière d’amour comme la grive aux yeux roux

Cet anthropomorphisme extrêmement créatif résonne profondément en moi, dans sa représentation d’un monde naturel qui ne fait qu’un avec le monde humain. Dans vos poèmes, le monde végétal n’apparaît pas comme moins que le monde humain, ou à part, mais plutôt comme une partie intégrante et active de celui-ci. Pouvez-vous parler de cet aspect de votre écriture ?

Je suis heureuse de vous voir évoquer le monde végétal dans ma poésie.

Mon village était vert, nous vivions dans les arbres, sous les arbres. Mon dernier recueil Où vont les arbres, prix Goncourt de poésie 2012, prix Guillevic, et prix de la Fondation Pierrette Micheloud à Lausanne, a connu trois tirages en un an quand un receuil met des années pour être épuisé. Ce receuil qui raconte mon enfance fait des enfants et des arbres des compagnons de jeu. Les mères appellent arbres et enfants à rentrer à la maison dès la tombée de la nuit. Arbrisseaux et enfants dorment tête bêche dans le même lit. Poèmes qui célèbrent les femmes de mon village, capables de transformer n’importe quelle herbe en nourriture, et qui ont une forge dans le poitrine lorsqu’elles soufflent sur les braises pour attiser le feu. Des femmes héroïques

I very much like the untitled poems collected in the section “Words,” the opening sequence in your book, She Says, translated by Marilyn Hacker:

They walked from the beginning of the alphabet in search of the letter ONE which they lifted like a gravestone to find the remains of the first language the one mumbled by lips become crumbly from rubbing their voices against the flintstone

she says

she says
BY Vénus Khoury-Ghata
TRANSLATED FROM THE FRENCH
BY Marilyn Hacker
(Graywolf Press, 2003)

It’s exhilarating to imagine this organic, feminine alternative to the paternalistic, self-generative “In the beginning was the Word… and the Word was God.” Throughout much of your poetry, language is seen as deriving from and existing in nature, as opposed to creating itself and nature. Can you speak to what inspired this particular sequence and how the idea for this recurrent theme in your poetry came to be?

I like your reference to “Words” in my collection Elle dit. These poems were born from my long discussions with the Chilean surrealist painter Matta. “Where do words come from?” That was our main concern for some months. The sounds that were found by intuition after the formation of the earth — did they create words? The consonants had a rough skin, the vowels were smooth. It’s crazy to imagine all that I retranscribed from our ramblings.

The dead cohabitate with the living all throughout your work. One of my favorite passages that expresses this aspect of your work is in She Says:

She only opens her door to the winds who liberate the dead pinned
to her mirror to bury them higher up in a hole in the air

The cliff she says is crumbling like a poor man’s bread and it’s not
those taciturn oaks which will save the landscape’s reputation

She says too that she has only to wait for the fifth season for her dead
to come back to her honeyed tears on the apple tree’s cheeks

They’ll stride across the fog
mount the dogs
soil the hallway
to express their disapproval

This magical realism is reminiscent of Latin American writers such as Jorge Luis Borges and Gabriel García Márquez, as others have noted. Where does the magical realism in your work find its roots? Is there a similar tradition in Arabic literature and the culture in which you were brought up?

I am a passionate reader of Latin American writers. I was also born in a village in north Lebanon where people venerate their dead. Death is considered a consecration. Ordinary houses, but a cemetery of hard stone, almost mausoleums. The death of my young husband deepened my feelings. I sunk deeper during the depression that followed this loss and imagined that the dead continue their lives beneath the earth, that they are nourished by the smell of our pain, drink the vapors of springs and rivers, live on our noises. A layer of earth separates us. We walk on their silence by day; they trample us by night when they insert themselves into our dreams.

Not only do people interact with the dead in your work, but also with their natural environment, most notably trees, in a richly anthropomorphic landscape that pervades your poetry. An evocative example of this is in Where Are the Trees Going:

The mother gave us over to darkness that erased spelling mistakes and notebooks
The mother erased us before going to meet the elm awaiting her naked in its bark
Made love to it on her knees
green sweat and resin staining her lace bodice

The mother milked the tree under the forest’s nose

or

She went towards embraces the way one goes to pasture
grabbed onto a white elm in passing
a plane-tree with shortened arms
made babies with every shadow that brushed against her
the birds she brought back in her hair were our brothers in disorder

This wildly creative anthropomorphism resonates deeply with me, in its portrayal of a natural word that is one with the human world. In your poems, the plant world does not come across as below the human world, but rather an integral and equal part of it. Can you speak to this aspect of your writing?

I’m happy to see you mention the plant world in my poetry.

My village was green; we lived in the trees, under the trees. My last collection, Where Are the Trees Going, won the 2012 Goncourt Poetry Prize, the Guillevic Prize, and the Pierrette Micheloud à Lausanne Foundation Prize and enjoyed three printings in one year when another collection took several years to go out of print. This collection tells of my childhood, and in it, children and trees are playmates. The mothers call trees and children inside at nightfall. Shrubs and children sleep upside down in the same bed. It is filled with poems that celebrate the women of my village, who are capable of transforming any herb into food, who have a forge in their chest when they blow on embers to fan their fires. Heroic women.

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