Nuits (extraits) / from Nights

French

Bienvenue ô nuit
de terre et d’humaine ignorance
de la peur quand la pensée
erre en vain oublieuse de sa source
éclairant elle-même et la nuit —

dans la clarté dont il ne reste guère
que ces nuages cendre et rose
pensées peintes dans la nuit —
et tu ne sais où s’articulent
ces sombres et vivaces rivières—

en toi à présent le jardin d’où monte
en hiver dans une eau verte de feuilles
si claires de pensées, si proche
— telle « la rose sans pourquoi »—
des ténèbres qu’elle interroge—

parfois, on ne sait comment
une clarté mûrie dans la chair
d’une longue leçon de ténèbres
éclôt et l’esprit peut toucher un instant

ce que ni mots, ni musique, ni rien
ne peuvent imaginer, ni dire —

comme les mains infatigables à tuer, à supplier
comme le désir jusqu’au bout de guérir
comme la langue mimant l’inimaginable
comme le bleu respiré à même l’ouvert
comme la peur où nous retombons sans arrêt

comme une cellule du corps qui s’affole
comme le glaneur de poubelles à l’aube de Manhattan
comme à deux heures du matin dans un lit d’hôpital
comme un couteau qui s’abat éclaire le noir

comme un homme qui cherche malgré tout

comme à midi au désert toute ombre brûlée —

Ma vie veux-tu laissons maintenant
tant de hâte aveugle à son néant aller
le souci de ces choses qui se comptent
ces chiffres auxquels on ajoute encore
calculs de systèmes, harmonies des sphères,
pour apprendre à vivre, à souffrir,
aimer être un visage du vivant —

Il marchait un matin d’hiver
dans les rues vides d’un dimanche à Paris —
vent froid, ciel gris,
l’air un peu hagard, égaré
de l’errant qui ne sait pas au juste où il va —

il avait pourtant un désir précis :
arriver par-delà le désespoir —

La lumière approche —
son ombre se projette au bord du noir —

lentement elle imbibe et traverse la trame
ce qui augmente ainsi, prend corps, n’est pas
quelque chose qui puisse être touché
c’est comme à certains moments la présence
inimaginable de l’infini
dans les corps, dans toute pensée, ou comme
l’affirmation si claire ce matin
dans l’appel du troglodyte : j’existe !
Une même pulsation dans les mondes —

LORAND GASPAR, Patmos et autres poèmes
(Paris, Gallimard © 2001, pp. 166-171)
REPRINTED WITH THE AUTHOR’S PERMISSION

English Translation

Welcome oh night
made of earth and human ignorance
of the fear when thought
pointlessly wanders forgetful of its source
lighting itself and the night —

in the light of which only
these ashen pink clouds are left
thoughts painted in the night —
and you don’t know where
these dark and lively rivers gather —

now in you the winter garden where
it surges from water bright
green with leafy thought, so close
— like the “reasonless rose” —
to the darkness it questions —

sometimes, no one knows how,
a light ripened in the flesh
of a long lesson in darkness
flares and the mind can touch for an instant

what neither words nor music nor anything else
can say or imagine —

like the hands that won’t tire of killing, begging
like desire onto the end of healing
like language mimicking the unimaginable
like blue breathed straight into the opening
like the fear into which we ceaselessly fall

like a body cell going mad
like the harvester of trash cans at dawn in Manhattan
like at two a.m. in a hospital bed
like a striking knife lighting up the night

like a man who searches in spite of everything

like at noon in the desert all the shadows burned off —

My life let this blind rush
go to its nothingness now
the worries over these innumerable things
these numbers to which are added
more systems, harmonies of spheres,
in order to learn to live, to suffer,
to love being a face of what’s alive —

He was walking one Sunday morning
in the empty streets of a hibernal Paris —
cold wind, gray sky,
a little lost, with the haggard look
of the wanderer who doesn’t quite know where he’s going —

yet he had a precise desire:
to arrive above despair —

Light approaches —
its shadow is cast at the edge of the dark —

slowly it penetrates and goes through the fabric
what grows and thus becomes is not
something one can touch
it is, as at moments, the unimaginable
presence of the infinite
in bodies, in thought, or like
the acknowledgment this morning, so clear
in the troglodyte’s call: I exist!
One pulse in the worlds —

Printed from Cerise Press: http://www.cerisepress.com

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