Formes et déformations du visible / Forms and Deformations of the Visible

French

1.

bien après, quand l’idée même du désastre sera réduite,

que nous aurons excédé les sentes, les prairies, les ubacs,

effacés les ombres, vu les aubes et les voiles se levant

et que cette magie à contrechamp
aura dispersé le trop-réel,
sa gravité, sa générosité

à la croisée nous verrons en contrebas
— dans le paysage,
très profondément, très loin — si près pourtant :

cette source qui bruit sous la frondaison

et des insects viendront encore se saouler
dans la corolle des pavots

— puis nous nous serons tus :

notre silence d’après-dire montera des bosquets
où tout éveil dort dans l’écrin, à contre-jour

— brume de chaleur :

des musiciens invisibles accorderont les instruments

— enfin le chant, l’anche des bois avec
l’âme des cordes,

le chant qui s’annonce, déborde et s’abandonne,

la saoulerie d’un grain de lumière en suspension

— tambours d’aisselle et harpes monocordes,

et ta voix, tournée vers en dedans, qui s’absente

2.

puis les fauvres étant repus
des massacres de la nuit,

la plaine s’éveillera encore
sous le promontoire où niche notre désir,

l’à-pic tombera toujours où l’écume
vient laper la lèvre du rift,

l’oréotrague en visite abordera la rive du lac rose
où des ailes vivent parmi les sels

— l’aigle pêcheur
guette de sa branche le soleil sur le dos de la carpe

et crie quand le rayon frappe son front, et il plonge —

cri des arbres à gueules de singes, plaintes des lianes
comme des corps qui se seraient épris de leur proie —

et des guetteurs veulent nous surprendre, des narines
reconnaissent nos odeurs, nous errons — chasseurs
et proies —
Hélène des hautes herbes,
noire sous la tonnelle de ces yeux.

Cette lumière nous couve, et la nuit nous enfante.

3.

nous aurons donc fait provision d’eau,
payé tribut aux princes — & les icônes

ayant flambé, les autels étant devenus
plâtre et poussière — nous aurons mis à l’ancre,

déposé nos habits de chasseurs, allumé ce dernier piège,
un feu grave sur la plage, qui lassera nos membres

— et tout le mouvement qui vient au débraqué des navires,
nous nous y perdrons au matin parmi les cris des coolies,

et ces femmes, avec cette démarche qu’elles ont
quand les yeux étrangers les suivent, nous les aimerons

et quand cela sera passé nous nous modifierons encore,
nous nous réviserons, les bras gourds et usés,

le gosier plein de liqueurs, la bouche ardente,
avec des souvenirs comme des falaises dans le cœur

— trous de mémoire, soudain — et fin des charmes,

fin des voix, fin du complot — gouffre ouvert,
nous nous précipiterons, nous nous serons effacés :

un brave orage pourra même venir laver toute la comédie.

AUXEMÉRY, dans Codex
(Paris, Flammarion/Poésie, © 2001, pp. 111-114)
REPRINTED WITH THE AUTHOR’S PERMISSION

English

1.

long after, when the very idea of disaster will be reduced,

when we’ll have exceeded small paths, grasslands, shady hills,

shadows effaced, dawns witnessed, sails lifting

and that this counter magic
will have dispersed the over-real,
its weight, its generosity

at the casement, we’ll see down below
— in the landscape,
very deeply, very far off — yet so close:

this source sounding under the leafage

insects coming again to get stoned
in the poppies’ corollas

— then to keep silent / quiet:

our after-talk silence will rise from the grove
where all awakening sleeps in its jewel-case, back lit

— heat’s mist:

invisible musicians will tune the instruments

— then the song, the woodwinds’ reeds with
the strings’ soul,

the song heralding itself, overflowing, surrendering,

a grain of light’s drunkenness in suspension

— armpit drums and monochord harps,

and your voice, directed inside, fading away

2.

then the predators stuffed
with night massacres,

grassland waking again
under the ridge where desire nests,

perpendicular always falling where spume
laps the rim of the rift,

a visiting klipspringer reaches the rim of a rose-tinted lake
where wings live among salts

— the fish eagle
alert on his branch for a sunflash on a carp’s back

and screams when a ray hits his forehead, and dives —

cries of the ape-mawed trees, lianas plaintive
like bodies in love with their prey —

and hunters want to surprise us, nostrils
recognize our scents, we wander – hunters
as well as prey —
Helen of high grasses,
black under the arbor of those eyes.

This light broods us, night bears us.

3.

we shall have stocked up on water,
paid the princes’ tribute — & the icons

on fire now, the altars become
plaster and dust — we will have dropped anchor,

abandoned hunters’ clothes, lit this last trap,
a solemn pyre on the beach, which will tire our limbs

— and all movement arising from the unloading of ships,
we’ll get lost in it come morning among the coolies’ cries,

and those women, with that gait they put on
when followed by foreign eyes, we’ll love them,

and that done, we’ll modify again,
revise ourselves, arms numb and exhausted,

throats full of liquors, mouths on fire,
with memories like cliffs in the heart

— forgetfulness, of a sudden — end of charms,

end of voices, end of the plot — open chasm,
we’ll throw ourselves down, we’ll have effaced ourselves:

a decent storm will even wash over the whole comedy.

Printed from Cerise Press: http://www.cerisepress.com

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