De vent et de fumée / From Wind and Smoke

French

I

L’Idée, a-t-on pensé, est la mesure de tout,
D’où suit que « la sua bella Elena rapita », dit Bellori
D’une célèbre peinture de Guido Reni,
Peut être comparée à l’autre Hélène,
Celle qu’imagina, aima peut-être, Zeuxis.
Mais que sont des images auprès de la jeune femme
Que Pâris a tant désirée ? La seule vigne,
N’est-ce pas le frémissement des mains réelles
Sous la fièvre des lèvres ? Et que l’enfant
Demande avidement à la grappe, et boive
À même la lumière, en hâte, avant
Que le temps ne déferle sur ce qui est ?

Mais non,
A pensé un commentateur de l’Iliade, anxieux
D’expliquer, d’excuser dix ans de guerre,
Et le vrai, c’est qu’Hélène ne fut pas
Assaillie, ne fut pas transportée de barque en vaisseau,
Ne fut pas retenue, criante, enchaînée
Sur des lits en désordre. Le ravisseur
N’emportait qu’une image : une statue
Que l’art d’un magician avait faite des brises
Des soirées de l’été quand tout est calme,
Pour qu’elle eût la tiédeur du corps en vie
Et même sa respiration, et le regard
Qui se prête au désir. La feinte Hélène
Erre rêveusement sous les voûtes basses
Du navire qui fuit, il semble qu’elle écoute
Le bruit de l’autre mer dans ses veines bleues
Et qu’elle soit heureuse. D’autres scoliastes
Ont même cru à une œuvre de pierre.
Dans la cabine
Jour après jour secouée par le gros temps
Hélène est figurée, à demi levée
De ses draps, de ses rêves,
Elle sourit, ou presque. Son bras est reployé
Avec beaucoup de grâce sur son sein,
Les rayons du soleil, levant, couchant,
S’attardent puis s’effacent sur son flanc nu.
Et plus tard, sur la terrasse de Troie,
Elle a toujours ce sourire.
Qui pourtant, sauf Pâris peut-être, l’a jamais vue ?
Les porteurs n’auront su que la grande pierre rougeâtre,
Rugueuse, fissurée
Qu’il leur a fallu monter, suant, jurant,
Jusque sur les remparts, devant la nuit.

Cette roche,
Ce sable de l’origine, qui se délite,
Est-ce Hélène ? Ces nuages, ces lueurs rouges
On ne sait si dans l’âme ou dans le ciel ?

La vérité peut-être, mais gardée tue,
Même Stésichorus ne l’avoue pas,
Voici : la semblance d’Hélène ne fut qu’un feu
Bâti contre le vent sur une plage.
C’est une masse de branches grises, de fumées
(Car le feu prenait mal) que Pâris a chargée
Au petit jour humide sur la barque.
C’est ce brasier, ravagé par les vagues,
Cerné par la clameur des oiseaux de mer,
Qu’il restitua au monde, sur les brisants
Du rivage natal, que ravagent et trouent
D’autres vagues encore. Le lit de pierre
Avait été dressé là-haut, de par le ciel,
Et quand Troie tomberait resterait le feu
Pour crier la beauté, la protestation de l’esprit
Contre la mort.

Nuées,
L’une qui prend à l’autre, qui défend
Mal, qui répand
Entre ces corps épris
La coupe étincelante de la foudre.

Et le ciel
S’est attardé, un peu,
Sur la couche terrestre. On dirait, apaisés,
L’homme, la femme : une montagne, une eau.
Entre eux
La coupe déjà vide, encore pleine.

II

Mais qui a dit
Que celle que Pâris a étreinte, le feu,
Les branches rouges dans le feu, l’âcre fumée
Dans les orbites vides, ne fut pas même
Ce rêve, qui se fait œuvre pour calmer
Le désir de l’artiste, mais simplement
Un rêve de ce rêve ? Le sourire d’Hélène:
Rien que ce glissement du drap de la nuit, qui montre,
Mais pour rien qu’un éclair,
La lumière endormie en bas du ciel.

Chaque fois qu’un poème,
Une statue, même une image peinte,
Se préfèrent figure, se dégagent
Des à-coups d’étincellement de la nuée,
Hélène se dissipe, qui ne fut
Que l’intuition qui fit se pencher Homère
Sur des sons de plus bas que ses cordes dans
La maladroite lyre des mots terrestres.

Mais à l’aube du sens
Quand la pierre est encore obscure, la couleur
Boue, dans l’impatience du pinceau,
Pâris emporte Hélène,
Elle se débat, elle crie,
Elle accepte ; et les vagues sont calmes, contre l’étrave,
Et l’aube est rayonnante sur la mer.

Bois, dit Pâris
Qui s’éveille, et étend le bras dans l’ombre étroite
De la chambre remuée par le peu de houle,
Bois,
Puis approche la coupe de mes lèvres
Pour que je puisse boire.

Je me penche, répond
Celle qui est, peut-être, ou dont il rêve.
Je me penche, je bois,
Je n’ai pas plus de nom que la nuée,
Je me déchire comme elle, lumière pure.

Et t’ayant donné joie je n’ai plus de soif,
Lumière bue.

C’est un enfant
Nu sur la grande plage quand Troie brûlait
Qui le dernier vit Hélène
Dans les buissons de flammes du haut des murs.
Il errait, il chantait,
Il avait pris dans ses mains un peu d’eau,
Le feu venait y boire, mais l’eau s’échappe
De la coupe imparfaite, ainsi le temps
Ruine le rêve et pourtant le rédime.

III

Ces pages sont traduites. D’une langue
Qui hante la mémoire que je suis.
Les phrases de cette langue sont incertaines
Comme les tout premiers de nos souvenirs.
J’ai restitué le texte mot après mot,
Mais le mien n’en sera qu’une ombre, c’est à croire
Que l’origine est une Troie qui brûle,
La beauté un regret, l’œuvre ne prendre
À pleines mains qu’une eau qui se refuse.

—”De vent et de fumée,” La vie errante
(Paris, Gallimard, © 1997, pp. 93-99)
REPRINTED WITH THE AUTHOR’S PERMISSION

English Translation

I

The Idea, some have thought, is the measure of all things.
If that were true, then Guido Reni’s famous painting —
“La sua bella Elena rapita,” Bellori called it —
Might compare to the other Helen: the Helen
Zeuxis imagined; the Helen he may have loved.
But what are those images, beside the young
Woman desired by Paris? Isn’t the only vine
This trembling of real hands under fever’s lips?
Why else would the child demand these grapes
So greedily? Why else would he make haste
To gulp the cluster down, to drink the light
Before the flood of time unfurls?

No, not at all,
A commentator wrote,
Anxious to explain away
Ten years of war in The Iliad.
The truth is, Helen was never kidnapped;
She wasn’t dragged, screaming, from boat to ship,
And chained to roughed-up beds.
An image was all the ravisher carried off,
A statue wrought by some magician’s art
From the calm breezes of a summer eve —
So she would radiate their warmth,
And breathe with them like flesh;
So her eyes would reflect desire.
Helen’s effigy
Wanders dreaming through the low arches
Of the fleeing ship. She seems to hear
The purling of another sea
In her blue veins;
She seems content.
Other scholiasts have even thought
She was a sculpture made of stone.
In the cabin, jostled by squalls
Day after day, Helen’s figure
Lies half risen from her sheets,
Or from her dreams — and smiling,
Almost. She folds an arm
Gracefully against her breast.
The rising sun, the setting sun
Meander on her nakedness,
Then fade away. Later, on the high
Terrace of Troy, she keeps that smile.
But who — besides Paris, perhaps —
Will ever see it? All the bearers knew
Was a huge reddish stone,
Cracked and rugged. Cursing, drenched in sweat,
They had to haul it to the ramparts
In front of night.

A crumbling rock,
The sand of origin:
Is this Helen, then? These clouds, these ruddy gleams:
Are they in the soul, or the sky?

Even Stesichorus won’t come clean
About the truth; but maybe it was this:
Helen’s semblance was just a fire,
Built against the wind on a beach —
A skein of gray branches and smoke
From sputtering flames. At the dew-point
Of dawn, Paris heaped the sodden bonfire
On a boat, ravaged by waves and ringed
By screeching seabirds.
He kindled it again on his native shores,
Where breakers slashed and pierced
The blaze anew. Above, against the sky,
He’d raised the bed of stone.
The day Troy fell, a fire would remain
To shout of beauty — the only protest
Of the spirit against death.

Clouds…
One seizes another, which can’t resist.
And between these bodies in love,
From its glittering cup,
A thunderbolt spills out.

The sky
Lingers for a while
On the bed of earth. The man, the woman:
They seem like a mountain, like water becalmed.
Between them
The cup is already empty, and still full.

II

But this woman Paris embraced, this fire,
Her branches reddened by flames,
Her hollow sockets bitter with smoke,
Who can say? Was she the dream itself?
The work that slakes the artist’s thirst —
Or simply a dream of that dream?
Helen’s smile: just a fold in the cloth of night,
Slipping to reveal how light still sleeps
Beneath the sky… only as long
As a lightning flash.

Helen melts away
Every time a poem,
A statue, even a painted image
Tries to be a figure, detached
From the fits and starts of the gleaming cloud.
She was merely an intuition Homer sought,
Plumbing the notes below his deepest strings
On the awkward lyre of earthly words.

But at the dawn of meaning —
When the stone is still obscure, when color
Is still mud in the headlong brush —
Paris truly does carry Helen off;
And though she struggles and cries out,
She accepts. The waves lap unruffled
Against the prow, like daybreak
Shining across the sea.

Drink, says Paris,
When he wakes, stretching out his arm,
As the cabin’s narrow darkness
Rocks in a gentle swell.
Drink —
Then raise the cup to my lips
So I can drink from it, too.

I will, she answers; I’ll bend and drink.
(Does she exist, or only as a dream?)
I have no name, no more than a cloud;
I’ll sheer like a cloud into purest light.

And once I’ve given you joy, I’ll never thirst
To drink that light again.

From the wide beach, the day Troy burned,
A naked child
Was the last to see her: Helen,
A tree of flames on the upper wall.
He dawdled, he sang.
He cupped a little water in his hands
Where the fire could come to drink.
But water seeps from the haphazard cup:
The dream is ruined by time;
By time redeemed.

III

These pages are translations. From a tongue
That haunts the memory I’ve become.
Its phrases falter, like what we recollect
From early childhood, long ago.
I’ve built the text again, word for word:
But mine is only shadow. Now we know
All origin is a Troy that burns,
All beauty but regret, and all our work
Runs like water through our hands.

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