Le Voyage / The Journey

French

Rien ne distingue la route des accidents de ce ciel.

Nous allons sur la paille molle et froide de ce ciel – à peine plus froide que nous, par grandes brassées, comme un feu rompu dont il faut franchir le genou, qui s’éclipse.

Je tiens deux mains chaudes, deux mains de paille. Un front de paille avance près de moi dans le champ obscur, sous ce genou blanc. Entre mes membres et ma voix – le sol, avant le matin.

L’horizon est proche du seuil de la pièce où je suis perdu.

L’arbre ou la carrosserie qui recueille un moment l’horizon.

Le ciel est plus accessible que la terre sur laquelle nous marchons. Mais je n’ai pas surpris la terre ou le ciel en me levant, en descendant dans l’air.

Le champ plat.

Le champ où j’ai été frappé, que je repousse jusqu’à l’arbre. Cette terre qui sort de la terre et qui ne bouge pas. J’entends le vent.

Par la fenêtre ouverte qui donne sur une porte ouverte, je vois le mur de la rue.

À l’aube, j’ai été surpris de ne pas pouvoir éteindre.

Je serai aussi bien expliqué que le buisson – encore là. Deux doigts froids, deux pincées de terre aux coins des yeux. À nos doigts se mêle la tête sèche de l’herbe. J’ai toujours cette demeure de brume au coin du visage.

Aux premières lueurs du jour.

Remercié d’un plaisir que je ne donne pas.

Le lent travail du métal des faux à travers les pierres. La terre houleuse fulmine.

Une nouvelle clarté, plus forte, nous prend les mains. L’espace qui est entre nous s’agrandit comme si le ciel, où le double visage s’embue, reculait démesurément.

Je vis de ce que l’air délaisse et dont je démêle à peine ce regard qui finit de s’épuiser dans la terre froide au goût de brûlé.

Ici

et rien

cette route

la dérision

des murs

l’épaule froide

les draps

le vent se lèvent.

La lumière ne contamine pas le jour. L’eau ne la fait pas siffler.

Je regarde l’air animé comme si, avant l’horizon lisse, j’étais embarrassé du corps que j’embrasse. Sur ce sol encore retourné – où le jour en suspens vient s’abreuver à mon pied, comme fixé dans sa blanche indécision. Comme un arbre.

Comme la veste de ce glacier que l’usure couvre de son givre.

Mon arrivée, ma sortie de terre. Je reviens du fin fond des terres à ces confins – à l’heure où le jour brûle encore sur les bords, ou y fait courir un cordon de feu. Mais la paroi blanche – dorée, glacée par la lumière qui la rehausse et y fait courir de faibles montagnes.

L’air dans lequel je me dissipe.

Même lorsque le cadre terrestre est dans le feu, que l’évidence se dissipe sur ce dos excorié, comme le pas sur le cadre des routes – plus qu’il ne fuit.

Il n’y a pas de route, mais le jour élargi qui me laisse aux prises avec ce sol où il s’incruste. Au moment où la terre se cristallise, se raréfie – et, avant le dernier bond, fait demi-tour, disparaît.

Comme le champ qui afflue jusqu’à la clôture grande ouverte où il s’arrête, pendant que le soleil, à la fin du jour, nous inonde de sa glace, et disparaît.

Mais toujours, dans l’air cristallin, le front têtu de la clôture qui, si possible, se fait plus proche – bien que nos pieds soient libérés de la poussière qui anéantit comme du sol froid. Je sais encore, sur ce foyer piétiné et froid qui se sépare lentement de son feu, que derrière moi l’oreille brûlante du soleil me suit – sans même relever la tête vers le champ rose, avant que la nuit roule et nous ait anéantis.

Comme une goutte d’eau en suspens – avant que la terre se dilue. Je vois la terre aride.

Devant cette paroi qui s’ouvre, front traversé par le vent qui devance le visage et s’approfondit, un arbre comme un mur sans fenêtre – à côté du ciel révélé au tournant de la route basse et froide qu’il regagne, comme une porte toujours ouverte.

Elle – l’éclat, la tête impérieuse du jour.

À l’instant où le feu communiqué à l’air s’efface, où la blancheur du jour gagne – sans soleil. La terre de ce champ pauvre dont nous sépare le talus du jour.

Cheminant vers le mur bleu devant lequel j’ai toujours fait demi-tour, j’avance lentement dans l’air pour atteindre à l’immobilité de l’autre mur.

Au moment de cette fracture, du silence subit, où l’air affligé d’un dernier remous se stabilise et dure.

L’air qui s’empare des lointains nous laisse vivants derrière lui.

FIRST PUBLISHED IN Botteghe oscure, quaderno 18, fall 1956;
TEXT AS REPRINTED IN Europe : Revue littéraire mensuelle, numéro 986-987,
“André du Bouchet,” Centre National du Livre, Paris, juin-juillet 2011, pp. 80-83.
REPRINTED WITH PERMISSION BY ANNE DE STAËL

English

Nothing sunders the road from the accidents of this sky.

We walk on the soft, cold straw of this sky — hardly colder than ourselves — in great armfuls, like a broken fire whose knee we have to cross as it sidles off.

I am holding two warm hands, two hands of straw. A straw forehead moves beside me in the somber field, under this white knee. Between my limbs and my voice — the ground, before morning.

The horizon nears the threshold of the room where I am lost.

The tree, or the chassis, scoops up the horizon for a while.

The sky is at reach, more than the earth on which we walk. But I have not surprised earth or sky by rising, by descending on the air.

The flat field.

The field where I have been struck, which I push back up to the tree. This earth that comes out of earth and does not budge. I hear the wind.

Through the window that opens out on an open door, I see the wall of the street.

At dawn, I was surprised when I couldn’t switch off the light.

In the end, I’m as explainable as the bush — still there. Two cold fingers, two pinches of earth at the corners of the eyes. The dry head of grass mingles with our fingers. At the corner of my face, I always have this fog’s abode.

At the first gleams of day.

Thanked for a pleasure I don’t give.

The metal of the scythes, their slow work through the stones. The heaving earth seethes.

A new, stronger clarity takes our hands. The space that lies between us grows as though the sky, where the double face mists over, receded beyond all measure.

I live on what the air gives up, from which I barely tease out this gaze that dwindles at last into the chill, burnt-tasting earth.

Here

and nothing

this road

the mockery

of walls

the cold shoulder

the sheets

rise, the wind.

The light doesn’t taint the day. The water doesn’t make it whish.

I watch the lively air as if, before the smooth horizon, I were embarrassed by the body I embrace. On this ground still tilled — where the pending day comes to drink at my feet, as though settled on its blank indecision. Like a tree.

Like the jacket of this glacier, covered by the frost of wear and tear.

My arrival, my exit from earth. I return from the land’s farthest reach to this frontier — at the hour when day’s edges still burn, or ring it with a cordon of fire. But the white rock-face — gilded and glazed by the light that picks it out and sweeps it with dim mountains.

The air where I melt away.

Even when the grid of earth is in the fire, simple clarity should melt away on this scar-riddled back, like our footsteps on the grid of roads — instead of retreating.

There is no road, only the widened day that leaves me grappling with this ground where it is lodged. At the moment when earth crystallizes, rarefies — and before the last leap, wheels around and disappears.

Like the field that flows toward the wide-open fence where it stops, while the sun, at the end of day, floods us with its ice, and disappears.

But always, in the crystal air, the stubborn forehead of the fence that draws nearer, if possible — even though our feet are freed from the cold ground and razing dust. I still know, on this cold, trampled hearth that slowly parts with its fire, how the sun’s burning ear follows behind me—without even lifting my head toward the pinkened field, before night wheels around and razes us.

Like a pending drop of water — before the earth dilutes. I see the arid earth.

Before this rock-face that opens, forehead crossed by wind that outstrips the face and deepens, a tree like a windowless wall — beside the sky revealed at the bend of the cold, low road which it rejoins, like an always open door.

Door — the resplendence, the commanding head of day.

At the instant when the fire relayed to air dies away, when the whiteness of day prevails — without sun. Slope of day that divides us from this meager field of earth.

Walking toward the blue wall where I’ve always turned back, I go on slowly in the air to reach the standstill of that other wall.

At the moment of this breaking, a sudden silence when the air, troubled by a final swirl, steadies and holds.

Air that engulfs the distances, leaving us behind and still alive.

Printed from Cerise Press: http://www.cerisepress.com

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