Quand nous ne sommes que prisonniers... / When We're Only Prisoners...

French

[d’un carnet daté du 12 novembre 1955]

quand nous ne sommes que prisonniers de cette vie

et des parois de cette vie

rien

sortir — ce n’est pas sortir —

si
chaque jour
nous avons vécu d’une vie

nous avons vécu mille vies brèves — coupées net le soir — par
la faux, sur le sol froid du soir.

le silence aussi donne le sol

Tu connais la terre suffisante — et celle qui soudain se démasque
et ne te suffit plus —

Mais je me souviens de ma vie comme de la terre lorsque je ne sors pas.

Je n’ai pas crié, je n’ai pas pleuré en retrouvant ma tête rase —
et ce qui, de moi, reste toujours à brûler

J’ai profité de cet état de grande faiblesse — j’ai marché — de cette faiblesse heureuse

la force humaine et la faiblesse terrestre cessent d’être distinctes

la lumière est cet être de grande faiblesse qui sait sourdre de la terre

ma ponctuation est la bèche avec laquelle j’avance dans le
champ —
bèche qui ouvre le champ —
et le fracas surgi par toutes les portes humaines.

quand cette angoisse me quitte, je m’immobilise —
quand elle me rejoint, je marche —
coupé en deux, je me dédouble dans la lumière
je demeure à l’horizon

ce qui se détache de la terre éclaire la terre
mais nous sommes vraiment loin des lieux interpellés —
malgré cette perpétuelle commotion —
notre main friable, glacée — nos doigts cassants le disent
et la marche reprend —
et les arbres, les arbustes repartent avec moi —
la moire de la terre tourne et s’immobilise autour de moi avec
un grand battement

à portée de main, la puissance du ciel sur un tas de pierres —
sur le réflecteur d’un amas de pierres froides

la terre, comme une aile immense dans le vent
planant au-dessus de la terre

les corbeaux, les glaciers qui grincent

comme si je cherchais la parole extérieure

des fruits qui tiennent encore à l’arbre noir
dans le sens opposé au couchant

alors en nous tournant dans le vent froid
c’est toute l’assiette du visage qui nous est révélée

comme une surface froide et plate

au-dessus de la route

des tronçons
et chaque intervalle
est une montagne

un tronçon de distance — comme du bois à brûler
oui égarés
dispersés

mais nous avons trouvé
dans notre déchirement
un tel champ

la brume qui monte
le matin
enveloppe notre front

mille apparitions
mille arpents

mille lieux froids et morts
qui scintillent

le jour
sur terre

La lumière n’apparaît plus avant le milieu du jour

le jour est comme une lame — sur le champ

cette faux, quand il n’y a rien à couper — et qu’elle reste, hors
de saison, sur la terre.

pour rouler
dans la chambre aride, dans la chambre précaire de dehors

je ne peux sortir sans trouver — encore une fois — cette grande
porte ouverte devant moi — cette grande porte sans battants

mais notre amour qui a perdu sa forme
et son nom dans le vent —
comme un champ

notre amour — le vent

cet amour plat et transparent comme le vent.

je me suis retrouvé autre dans le jour différent

amour — comme la terre — non moins démesuré

la joie — c’était de voir mon front, la tête qui se perdait sous
le ciel, comme un talus, l’herbe et le souffle rêche mêlés

de voir ce talus

de le voir de loin

encore en vie

c’était de voir de loin — mon regard blanc

ANDRÉ DU BOUCHET, Une lampe dans la lumière aride: Carnets 1949-1955
Édition de Clément Layet (Le bruit du temps, Paris, © 2011, pp. 323-27)
REPRINTED WITH PERMISSION BY ANNE DE STAËL

English

[from a notebook dated November 12, 1955]

when we’re only prisoners of this life

and the walls of this life

nothing

going out — is not going out —

if
each day
we have lived a life

we have lived a thousand brief lives — cut down at evening — by
the scythe, on the cold ground of evening.

silence also gives ground

You know the sufficiency of earth — and the earth that suddenly unmasks itself as not
sufficient —

But I remember my life as I remember the earth when I don’t go out.

I didn’t shout, I didn’t cry when I found my head was shaved —
and found what within me still remains to be burned.

I’ve taken advantage of this great weakness — I’ve walked — of this happy weakness

human strength and earthly weakness are no longer different

light is a being of great weakness, which knows how to well up from the earth

my punctuation is the spade I take with me into the field —
the spade that opens up the field —
and the din that pours out through all human doors.

when this anguish leaves me, I stand still —
when it comes back, I walk —
cut in two, I split up in the light

I remain on the horizon

at hand, the power of the sky on a pile of stones —
on a mirroring heap of cold stones

the earth, like an enormous wing in the wind
hovering above the earth

crows, the glaciers that creak

as if I were searching for words that are not within me

fruits that still cling to the black tree
on the opposite side of sunset

then as we turn in the cold wind
we find the flatness of our face wholly revealed

as a surface cold and flat

above the road

chunks
and each interval
is a mountain

a chunk of distance — like firewood
yes they’re mislaid
scattered

but we have found them
in our heartbreak
such a field

the mist as it rises
in the morning
shrouds our forehead

a thousand apparitions
a thousand acres

a thousand places cold and dead
which glitter

daylight
on earth

The light no longer appears before the middle of day

the day is like a blade — on the field

this scythe, when there is nothing to cut — and it stays, out of
season, on the earth.

to roll

in the parched room, in the precarious room of outdoors

I can’t go out without finding — once again — this vast
door open before me — this vast doorway without doors

but our love which has lost its shape
and its name in the wind —
like a field

our love — the wind

this love flat and transparent like the wind.

I found myself to be someone else in the different day

love — like the earth — no less enormous

joy — it was seeing my brow, the head that was vanishing
under the sky, like a slope of grass mingled with rasping breath

to see this slope

to see it from afar

still alive

it was seeing from afar — my blank gaze

Printed from Cerise Press: http://www.cerisepress.com

Permalink URL: http://www.cerisepress.com/05/13/when-were-only-prisoners