Mille oiseaux la poussière / One Thousand Birds Fallen Dust

French

La tête du merle, l’os frontal de la baleine, la plume du tigre. Nous n’avons pas de pensée. Nous avons une pensée difficile. Nous avons une pensée difficile parce qu’elle nous ressemble. Nous ne voulons qu’une seule chose ; nous ne savons pas la dire.

On peint ce qu’on voit. De l’ombre sous le cœur, des mots sur les lèvres, des fleurs sur rien. Ah ! on ne fait que peindre. Des chiens sur des croix, des filles sur des plans, du rouge aux lisières. Et l’amour vrai, on le peint aussi.

Mille oiseaux la poussière. Tu ouvres les yeux derrière des lunettes noires. Il n’y a plus de temps. Il y a un dé à coudre au milieu du désert.

Imaginez votre nuit : la découpe du mur sur la découpe du mur, les rivages consternés, les chats atmosphériques, les taupes dans le jardin. Imaginez qu’elle soit blanche : les rivages consternés et blancs, les chats atmosphériques et blancs, les taupes découpées et blanches.

Le même creux qui se comble, la même butte qui se creuse, le même bruit, le même sang dans les vases depuis la fin de la guerre, la même eau, la même soif, la même cendre au parloir, la même raison d’attendre, le même cheval forçant la nuit.

Le chemin penche, les allitérations altèrent le désir. Il y a fatigue sous roche, une eau noire dans nos poches. Il y a un ciel carré qui devient bleu quand on tourne le dos.

Nouveau, l’amour tisse des nerfs nouveaux, il tend des vents violets qui claquent dans le matin. Ancien, il cherche son chemin.

Sur la table, il y a les reliefs d’une étoile, des gâteaux secs, une carabine et la métaphysique des mœurs qui bouge encore les jours de vent.

J’entends rire dans l’écurie, j’entends les roches qu’on égorge et qui ont un dernier sursaut de rochers. J’entends la plaine marcher sur la plaine et d’importants soleils. J’entends la nuit entrer par une oreille, l’amour sortir par l’autre. J’entends la mâchoire se refermer sur mon épaule.

PIERRE PEUCHMAURD, Le Tigre et la chose signifiée
(Chauvigny, L’Escampette, 2006, pp. 15-17)
REPRINTED WITH THE PUBLISHER’S PERMISSION

English Translation

The blackbird’s face, the whale’s frontal bone, the tiger’s quill feather. We are without a mind. We have a difficult mind. We have a difficult mind because it’s like us. There’s only a thing we want; we can’t express it.

We paint what we see. A shadow onto the heart, words onto lips, flowers onto nothing. Ah! All we do is paint. Dogs on crosses, girls on canvases, red around the edges of forests. And true love, we paint that too.

One thousand birds fallen dust. Behind black lenses, you open your eyes. There’s no time left. There’s a thimble in the middle of the desert.

Picture yourselves at night: the form of the wall sitting on its form, disconcerted shores, atmospheric cats, moles in the garden. Now picture the night white: white disconcerted shores, white atmospheric cats, white outlines of moles.

The same void fills itself, the same mound hollows out, the same sound. Since the war’s end, the same blood in vases, same water, same thirst, same ash in the parlor, same reason for waiting, same horse breaking through the night.

The path slants, alliterations alter desire. Something’s afloat, there’s black water in our pockets. There’s a square sky that turns blue when we turn our backs to it.

When new, love forms new nerves, unfolds purple winds that flap in the morning. When old, it seeks a path.

On the table are the shadow of a star, scones, a rifle and the metaphysical account of morality, which still stirs on windy days.

I hear laughter coming from the stable, I hear rocks being beheaded and twitching like rocks one last time. I hear the sound of the field treading on itself and on essential sunshines. I hear night coming in through one ear, love coming out the other. I hear a jaw closing on my shoulder.

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