Les Sandales de paille / The Straw Sandals

French

Mardi 1er janvier.

Comme au bowling : mais les quilles ne font jamais que vaciller. (Travailler ton lancer.)

Vendredi 4 janvier.

La voix souterraine, oui, mais ce n’est que celle du métro là-dessous.

Mercredi 16 janvier.

Quelque chose qui sautille, là-bas, sur le boulevard Victor, quelque chose de vaguement ocre ou sable. Les distances sont-elles meurtrières ? Elle le sont. Tout se noie dans la distance. La flamme du cierge vacille et s’éteint, la main pieuse est déjà très loin. La main se déploie en une caresse imaginaire, le corps absent, comme mort. Et la plus grande distance est bien la mort. Ce qui sautille, là-bas, bientôt caché, qu’est-ce que c’est ? Une lueur qui s’estompe, qui s’échappe. L’œil est impuissant. Le sautillement est comme une griffe du vent, un trait sur le sable — que seront les dernières lueurs ?

Vendredi 8 février.

J’ai tellement perdu de temps qu’il conviendrait que j’abolisse cette notion de temps pour me forger ma petite éternité.

Mardi 11 mars.

Soudain l’ombre du cyprès sur le mur de pierres, fragile, aérienne, détachée de la masse sombre, impénétrable. L’ombre où se résume tout notre élan, nos aspirations d’hommes opaques.

Vendredi 14 mars.

J’aurais aimé, j’aurais aimé… c’est le bruit que font mes semelles lorsque je m’éloigne.

Vendredi 21 mars.

Étrange course que d’aligner des mots contre le temps. Je ressens cela physiquement. J’écris pressé. Je fais cliqueter les chaînes. À ce bruit les maîtres se profilent dans leurs costumes en forme d’horloge.

Dimanche 23 mars.

L’obstination du forsythia en fleur, comme s’il avait à transmettre un flambeau. J’aimerais tendre la main, rompre avec la fatalité ou, plutôt, la détourner au profit d’un cycle solaire : flamboiements au sortir des sommeils jusqu’à l’arrachage.

Mercredi 26 mars.

Se recomposer un corps à partir de l’éparpillement journalier. Le soustraire aux plages vides où il se décompose. Se respecter à travers lui. Poitrine romane, buée de l’âme, fraîcheur bienfaisante pour reprendre souffle.

Dimanche 30 mars.

Croire, croître. Les roulements du r comme les passionnés battements du cœur.

Vendredi 11 avril.

Tisser son jour près de la fenêtre, avec le calme que procure l’ouvrage inutile.

Lundi 14 avril.

N’ayez crainte, vous réussirez, vous avez déjà des oreilles en béton.

Jeudi 24 avril.

Le dessin des arbres sur cette grande plaine brumeuse, comme un appel inentendu. Tout paraît plus accroché, plus lourd. L’espace est un piège. Dans ce miroir, nul miroitement d’ailes. La pesanteur ajoute encore quelques briques dans nos poches. Nous vivons bien ce temps terrestre. Nul autre.

(Dans le train Paris-Lille.)

Mardi 6 mai.

Où sommes-nous ? Le rêve ne nous le dira pas.

Samedi 7 juin.

Splendide floraison de l’hibiscus. Fleur saumonée d’un torrent de vie. Mystérieuse densité des plantes.

Lundi 7 juillet.

Le peu que j’ai creusé ne me sert pas de lit douillet.

Jeudi 24 juillet.

Laissez-moi l’errance, le nez dans l’herbe. Oubliez-moi que je puisse aussi m’oublier.

Mardi 29 juillet.

Paysage : est-ce vraiment quelque chose que l’on porte en soi ? D’où, un jour ou l’autre, la rencontre. Comment autrement expliquer l’attirance profonde ?

Comme un amoureux adresse chaque jour des billets à sa bien-aimée…

Lundi 4 août.

Ce qui est tu est le plus souvent du niveau de l’insoutenable.

Samedi 16 août.

Tout s’éteint… mais l’ailleurs est un vase sacré.

Mardi 19 août.

Au levant c’est notre propre pesanteur qui accroche. Les terres paraissent l’oublier dans un demi-sommeil heureux.

On pourrait croire, on pourrait croire… c’est un refrain titubant au cœur d’une évanescente réalité.

Jeudi 21 août.

Voile de chaleur. On dirait que le ciel s’approche, qu’il va effacer ce vieux rêve alangui que l’on appelle réalité par manque de conviction sans doute.

Lundi 25 août.

Dans cette cendre, le chemin des morts est sans épines.

Mercredi 27 août.

Après la pluie : une coquille d’escargot, remplie d’eau, autrement vivante.

Feuilles habillées de perles, soudain riches.

Lundi 20 octobre..

La condition humaine : les conditions inhumaines.

Mercredi 22 octobre.

Une mouche me tiendrait bien compagnie, si elle m’entendait.

Vendredi 24 octobre.

Des nuances de gris, parfois, la douceur raffinée d’une palette de peintre génial. Nuances imperceptibles, glissements. Une des parures de cette Ville, noyée dans ses tâches quotidiennes et ses soucis. Pas le temps de lever les yeux. Et l’envie presque perdue.

Lundi 3 novembre.

Ce qui retient les notes, ce n’est pas l’élastique du carnet, c’est l’élasticité de la pensée, sa façon de faire « clac » dans la tête, sans se rompre toutefois, simplement peut-être pour sonder les résonances…

Vendredi 7 novembre.

Une éthique pour moustiques : l’art de recevoir des claques.

Mardi 11 novembre.

Toute cette fragilité dans la main d’une force si royalement dispendieuse que l’on en vient à oublier la fragilité.

Lundi 17 novembre.

Touches de surface, hein ? petits poissons.

Vendredi 28 novembre.

Juste le temps de m’apparaître inconsistant.

Visages marqués — comme un troupeau dont le propriétaire est nulle part.

Mardi 9 décembre.

La main squelettique du gel pianote sur la glycine. Feuilles épuisées d’une partition infinie.

J’avance dans cette prairie inexistante pour que la sauterelle jaillisse sous mes pas et me comble d’aise.

Vendredi 12 décembre.

Nous sommes logés à la même enseigne, elle est toute rouillée de larmes refoulées.

Mercredi 17 décembre.

Bâtir, s’il en est question, c’est creuser, toujours creuser dans l’espoir, irréalisable il est vrai, de trouver un jour un sol suffisamment ferme pour y asseoir des fondations.

Jeudi 18 décembre.

Je comprends que l’on puisse basculer dans une prose magique en guise de voyage, avec la blancheur du papier comme seul désert à traverser.

Au fond, c’est toujours la marche à l’étoile, — dans les replis de l’âme.

Lundi 22 décembre.

Petit jour qui perce comme un mal nécessaire.

Au large. Mais qu’est-ce qu’il y a au large, sinon l’image de ce qui s’est échoué ici, au plus près ?

On plume l’oiseau mais il n’est jamais en notre pouvoir de reconstruire la féerie.

Mardi 30 décembre.

Non, la détresse n’est jamais absente autour de toi. Lierre indestructible.

EXTRAITS DE Les Sandales de paille: Notes 1980, LIVRE D’ABORD PUBLIÉ EN 1982
(Paris, Éditions de l’Ermitage),
PUIS INCLUS DANS LE PREMIER VOLUME DES Oeuvres complètes: Les Sandales de paille
(Paris, Mercure de France, 1987)
© GILLES JOURDAN ET LES AYANTS DROITS DE PIERRE-ALBERT JOURDAN

English Translation

from The Straw Sandals: Notes 1980

Tuesday, 1 January

As in bowling: but the pins only always wobble, never fall. (Work on your throw.)

Friday, 4 January

A subterranean voice, indeed, but it is only that of the subway.

Wednesday, 16 January

Something hopping about down there on the boulevard Victor, something vaguely ocher or sandy in color. Are distances deadly? Yes, they are. Distance blurs everything. The candle flame flickers and goes out; the pious hand is already far away. The hand makes an imaginary caress; the body is absent, as if dead. And the greatest distance is indeed death. What then is hopping about down there and now nearly hidden? A glimmer growing dimmer, departing. The eyes cannot tell more. The hopping about is like the signature of the wind, a line in the sand — as the last glimmers will be?

Friday, 8 February

I have wasted so much time that I should do away with the notion of time so as to create my own little eternity.

Tuesday, 11 March

Suddenly onto the stone wall the cypress casts its frail, ethereal shadow, now detached from the tall, dark, impenetrable thickness of the tree. A shadow summing up all our drives and yearnings, as opaque human beings.

Friday, 14 March

I wish I could have, I wish I could have… This is the sound that the soles of my shoes make as I walk away.

Friday, 21 March

Lining up words against time makes for a strange race. I feel it physically. I write in a hurry. I jangle the chains. At this sound, the masters suddenly loom in their clock-like costumes.

Sunday, 23 March

The obstinacy of the blooming forsythia, as if it were supposed to pass on a torch. I would like to extend my hand, break with fate or, rather, divert it in order to benefit a solar cycle: a blaze of color from the awakening until the uprooting.

Wednesday, 26 March

Recompose a body for yourself from daily dissipations. Remove it from those empty stretches where it decomposes. Gain self-respect through it. An arching Romanesque chest, the soul’s steamy breath, a beneficial coolness enabling you to get your breath back.

I sink into darkness with dignity.

Sunday, 30 March

“Croire,” “croître” — “believe,” “grow.” The rolling of the letter “r” like passionate beatings of the heart.

Friday, 11 April

Weave your day next to the window, with the calm that comes from a useless piece of work.

Monday, 14 April

Do not fear. You will succeed. You already have solid, reliable, concrete ears.

Thursday, 24 April

The outline of the trees on this vast hazy plain, like an unheard appeal. Everything appears tied down, heavier. The wide open space is a trap. In this mirror, no shimmering of wings. Gravity adds a few more bricks to our pocket. We indeed experience this earthly time. None other.

(In the Paris-Lille train.)

Tuesday, 6 May

Where are we? The dream will not tell us.

Saturday, 7 June

Splendid blossoming of the hibiscus. Salmon-colored flowers blossoming from a torrent of life. The mysterious density of plants.

Monday, 7 July

I cannot use the little that I have dug up as a soft bed.

Thursday, 24 July

Leave me to my wandering, my face in the grass. Forget me so that I, too, may forget myself.

Tuesday, 29 July

Landscape: is it really something that you carry inside yourself, inducing, sooner or later, an encounter? How otherwise can this deep attraction be explained?

Like a lover who sends little messages every day to his beloved…

Monday, 4 August

What is left unsaid is often on the level of the unbearable.

Saturday, 16 August

Everything flickers out… But elsewhere is a sacred vase.

Tuesday, 19 August

As the sun rises it is our own gravity that is the hitch. The lands seem to forget this in their happy half-sleep.

You could believe, you could believe… A tottering refrain at the heart of an evanescent reality.

Thursday, 21 August

A veil of heat. It seems that the sky is approaching, that it is going to sweep away the old languid dream which, probably out of a lack of conviction, we call “reality.”

Monday, 25 August

In this ash, the path of the dead is thornless.

Wednesday, 27 August

After the rain: a snail shell full of water — alive in another way.

Leaves adorned with rain pearls, suddenly rich.

Monday, 20 October

The human condition: inhuman conditions.

Wednesday, 22 October

A fly would surely keep me company, if it heard me.

Friday, 24 October

Shades of gray, sometimes the subtlest refinements of an ingenious painter’s palette. Imperceptible nuances blending into each other. An example of the finery of this City, otherwise submerged in daily chores and worries. No time to lift your eyes. And the urge to do so almost gone.

Monday, 3 November

What retains the notes is not the rubber band of the notebook but rather the elasticity of thought, its ability to “snap” in the mind without, however, breaking — perhaps simply as a way of measuring various kinds of resonance.

Friday, 7 November

Ethics for mosquitoes: the art of receiving slaps.

Tuesday, 11 November

All this fragility in the hands of such a royally extravagant force that you start to forget the fragility.

Monday, 17 November

Nibbles on the surface? Tiny fish.

Friday, 28 November

Just enough time to appear flimsy to myself.

Marked faces — like a herd whose owner is nowhere.

Tuesday, 9 December

The skeleton-like hand of the frost is using the wisteria for a piano keyboard. Exhausted leaves of an endless score.

I walk into this nonexistent prairie so that the grasshopper will spring out in front of me and fill me with joy.

Friday, 12 December

We have signed in at the same lodgings, its sign all rusted with withheld tears.

Wednesday, 17 December

If building is at stake, then this means digging, continuing to dig into hope; yet it is true that it will be impossible to find a piece of ground, one day, solid enough for laying foundations.

Thursday, 18 December

I understand how you can topple over into a magical prose as a substitute for a journey, with the whiteness of the paper as the only desert you have to cross.

Ultimately, it’s still the same walking toward a star — in the recesses of the soul.

Monday, 22 December

The first piercing ray of the sun, like a necessary evil.

The open sea. But what is there on the open sea besides the image of what has shipwrecked here, up close?

We pluck the bird, but it is never within our power to rebuild the fairytale world.

Tuesday, 30 December

No, distress is never lacking in your midst. It is an indestructible ivy.

Printed from Cerise Press: http://www.cerisepress.com

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