Retour au Huang-shan / Back to Huang-shan

French
marcher jusque-là, où l’eau fait source :
attendre alors, assis, la levée de nuages
Wang Wei
La pierre qui ressemble au singe
accroupi sur la plate-forme, en face :
ses songeries ont la forme des nuages
courant sur les chicots et les gouffres

Nous sommes tout en bas, à la porte du gîte,
regardant courir la lune dans le gris — lavis,

large tache de ciel humide sur la feuille

pendant que déjà la main s’apprête pour signer,

sceller, clore — fermer le paysage : voir

Voir ce qui est, c’est déjà oublier — nous allons
dormir ce soir sous l’aile des monts,
la tête dans leurs brumes —
Oublier, c’est voir ce qui sera — nous avons
dormi en effet au pied de la montagne,
les yeux clairs, comme éveillés —

Nous sommes les personnages qui grimpent sans bouger,
au flanc de la montagne, l’escalier infini —
traits d’un pinceau libre et strict, qui fix
et forme avec les mouvements d’un corps, des images.

Nous, au bas du mont,
regardant la lune. Dormant déjà.
Regardant ces personnages : nous,
dans un jour très lointain.
Corps qui épousent le paysage
immobile — sceau de soi-même

La feuille de l’orchidée lèche la rosée —

Cette fleur de prunus est une belle femme —

La source chute entre les rochers —

Sang de mes veines, je regarde

mon sommeil qui me voit —

Ma main parle, et tes yeux entendent, c’est
cela qu’on nomme le réel, n’est-ce pas ?

Quand tu déroules le tableau, tu pénètres
dans la fleuve où je me suis abîmé.

Nous sommes ces noyés qui descendent le fleuve
et nous sommes aussi en haut de la montagne :

notre maître est notre œil qui dérive,
le maître du paysage en étant le sommet,

d’où se dessinent les perspectives.

Sommeil, fleuve — et descendre par les gorges

jusqu’à la mer, et passer les barrages, et

disparaître. Là : l’éveil ; et là : la perfection.

Si je savais la forme vraie de la montagne
je ne pourrais en parler ni la peindre
Mon cœur est mon maître et mon maître est mon œil
et mon œil et ma voix appartiennent à la montagne

Le sablier du feu   s’égoutte vers le haut,
dans la lumière    le sommet peigne ses brumes.
Du fond de l’ombre      le regard suit     la ligne de marches,
les pins brûlent    lentement      dans l’œil du pèlerin.
Ses semelles à ses pieds sèment de paroles le chemin,
sa bouche parle à la poussière le murmure des éveils.
Bras tendus vers le soleil, son corps est un seul cri.

papillon rêve de papillon
dit le sage c’est le sage
il va et vient sur cette crête
la tête dans le gouffre le cœur
présent absent le corps ne sait pas
il y a ce rocher singe qui médite là-bas
English Translation
walking that way, where water sources
waiting thus, seated, for cloudrise:
Wang Wei
The stone which looks like a monkey
squatting on the platform opposite:
his daydreams take the shape of clouds
running over rock snags and chasms

We are at the very base, at the hut’s door,
watching the moon run in the gray — wash,

large sky stain, humid on the sheet of paper

while a hand is already ready to sign,

sealing, closing – occulting landscape: seeing

Seeing that which is, is already a forgetting — we’ll
sleep tonight under the mountains’ wings,
heads in their mists —
Forgetting, is seeing what will be — we have
slept in fact at the mountain’s foot,
eyes clear, as if awake —

We are the characters climbing motionless
the mountain’s flank, infinite staircase —
brush strokes free and strict, fixing
and forming images with a body’s movements.

We, at the mountain base,
watching the moon. Already asleep.
Looking at those characters: us
in a far-off day.
Bodies marrying the landscape
motionless — seal of itself.

An orchid’s leaf licks dew —

That prunus flower is a beautiful woman —

A spring falls between rocks —

Blood of my veins, I am watching

my sleep which sees me —

My hand speaks, your eyes hear, it’s
what is called the real, is that not so?

When you unscroll the painting, you enter
the river in which I drowned.

We are those drowned floating down the river
and we are also at the top of the mountain:

our master is our drifting eye,
the landscape’s master being the summit,

where perspectives are drawn.

Sleep, river — and going down the gorges

to the sea, and passing the dams, and

disappearing. There: waking; and there: perfection.

If I knew the true form of the mountain
I could not talk of it, nor paint it
My heart is my master and my master is my eye,
both eye and voice belong to the mountain

The hour glass of fire    dripping upward,
in the light     the summit combs its mists.
From the shadows’ depths    the eye follows    the line of steps,
pines burn     slowly     in the pilgrim’s eye.
His sandals’ soles broadcast words on the path,
his mouth tells dust of waking murmurs.
Arms held out to the sun, his body is a single cry.

butterfly dream of butterfly
says the sage it’s the sage
he comes and goes on this crest
head in the chasm heart
present absent body no one knows
there is that ape rock meditating afar

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